lundi 17 juin 2013

Victor Cousin — Œuvres diverses

[Avec mises à jour périodiques. — With periodical updates.]

VEUILLEZ NOTER: En faisant la publicité de ces pensées, le rédacteur de ce site n'endosse en aucune façon la signification de leur contenu. Si elles sont présentées ici, c'est qu'elles nous semblent offrir une matière importante à réflexion, par la pertinence de leur thématique ainsi que par la clarté de leur énonciation et des implications qui peuvent en découler. Par ailleurs, nous encourageons ceux qui y seront exposés à l'esprit de critique et de discernement le plus développé, afin d'en retirer non seulement la «substantifique moëlle», selon l'expression de Rabelais, mais encore la vérité la plus haute qu'elles pourraient celer, en relevant le défi de retrouver la vérité suprême, là où elle veut bien se révéler, y compris dans son expérience de vie immédiate, à l'esprit qui la recherche avec engagement, conviction et passion.


EXTRAITS D'ŒUVRES DE VICTOR COUSIN

«Nous n'avons de droits les uns sur les autres que parce que nous avons des devoirs: c'est dans cette corrélation que réside la paix de la société.» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 435.

«Si l'homme n'était qu'une intelligence, il n'y aurait pour lui que des vérités spéculatives; mais il est aussi un être actif et volontaire; les vérités deviennent donc morales et pratiques: le vrai devient le bien.» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 436.

«... combattre est dur, vaincre est triste.» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 445.

«Celui qui se prétend athée, et qui reconnaît la justice, se frappe lui-même de contradiction, comme celui qui se pique de religion et qui nie la justice.» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 446.

«Heureux les individus et les peuples qui, sachant qu'ils ne sont pas des choses, connaissent les rapports de la raison à la vérité et à la liberté ! Malheureux ceux qui, reconnaissant leur liberté, ne savent pas l'usage qu'ils doivent en faire. Ils se renferment dans les limites de leur liberté, et se bornent à une vie négative...» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 450.

«... il faut que la psychologie devienne logique, c'est-à-dire qu'elle se prenne elle-même pour objet de son examen, car la logique n'est qu'un retour de la psychologie sur elle-même.» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 450.

«La vraie religion n'est que ce mot ajouté à l'idée de la vérité: Elle est.» — V. COUSIN. Œuvres I. Société belge de librairie. Bruxelles, 1840. p. 450. 


«Lorsque les peuples du Nord franchirent les barrières qui les séparaient des Gaules et de l'Italie, tout en détruisant la forme romaine, ils furent bien forcés d'en retenir quelque chose. Plusieurs de ces conquérans [sic] rapportèrent dans leur patrie les habitudes de la conquête; le despotisme militaire suivit les chefs victorieux et s'établit à la faveur même de leurs services et de leur gloire. Ainsi la conquête enfante toujours le despotisme, non-seulement pour les vaincus, mais aussi pour les vainqueurs.» — V. COUSIN. «Kant et sa philosophie». Revue des deux mondes. Tome 21. 1840. p. 385.

«Or, dans tout inventeur, dans tout penseur original, c'est la méthode qu'il faut avant tout rechercher, car cette méthode est le germe de tout le reste: souvent elle survit aux vices de ses applications.» — V. COUSIN. «Kant et sa philosophie». Revue des deux mondes. Tome 21. 1840. p. 393.

«La conception primitive de la raison ne précède pas le phénomène de la conscience, ni le phénomène de conscience ne précède la conception de la raison: ils sont tous deux contemporains dans l'unité du fait primitif de conscience. Et la conception de la raison, encore une fois, n'est pas un raisonnement, car sur quoi ce raisonnement s'appuierait-il ? Où la raison chercherait-elle son principe, sa majeure ? Toute majeure, quelle qu'elle soit, aura le double vice, [...], se supposer ce qu'elle veut prouver, et de ne donner qu'une entité logique.» — V. COUSIN. Examen de la métaphysique de Kant. Boitel. Lyon, 1842. p. 42.

«Le dernier des hommes, dans le sentiment de la misère inhérente à sa nature bornée, conçoit obscurément et vaguement l'être tout parfait, et ne peut le concevoir sans se sentir soulagé et relevé, sans éprouver le besoin et le désir de retrouver et de posséder encore, ne fût-ce que pendant le moment le plus fugitif, la puissance et la douceur de cette contemplation, conception, notion, idée, sentiment: car qu'importent ici les mots, puisqu'il n'y a pas de mots pour l'âme ?» — V. COUSIN. Examen de la métaphysique de Kant. Boitel. Lyon, 1842. p. 45.

«Plus la conviction est sincère et profonde, plus elle peut être dangereuse; et l'honnête homme qui la sent au fond de son cœur avec l'autorité périlleuse qu'elle lui donne, a l'obligation de s'absoudre d'avance de la contagion des erreurs qui lui échappent, en armant son auditoire contre lui-même, en la formant à l'indépendance, en discutant préalablement et sans cesse l'esprit général de ses leçons, c'est-à-dire en insistant sur la méthode.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 46.

«L'apologie d'un siècle est dans son existence, car son existence est un arrêt et un jugement de Dieu même, ou l'histoire n'est qu'une fantasmagorie insignifiante.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 47.

«La foi n'est ni épuisée ni diminuée. Le genre humain, comme l'individu, ne vit que de foi; seulement les conditions de la foi se renouvellent.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 48.

«Il n'est pas en la puissance des systèmes les plus extravagants de n'avoir pas quelques côtés raisonnables; et c'est toujours le sens commun inaperçu qui fait la fortune des hypothèses auxquelles il se mêle. Au fond de tout ce qu'il y a de vrai et de durable dans les systèmes épars à travers les âges est l'ouvrage de l'observation qui travaille pour la philosophie souvent à l'insu du philosophe; et, chose étrange, il n'y a d'immortel dans la mobilité des doctrines humaines que ce qui vient précisément de cette méthode expérimentale qui a l'air de ne pouvoir saisir que ce qui se passe.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 51.

«Les méthodes ne se perfectionnent qu'en s'appliquant ...» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 53.

«Le champ de l'observation philosophique, c'est la conscience, il n'y en a pas d'autre, mais dans celui-là il n'y a rien à négliger; tout est important, car tout se tient, et une partie manquant, l'unité totale est insaisissable. Rentrer dans la conscience et en étudier scrupuleusement tous les phénomènes, leurs différences et leurs rapports, telle est la première étude du philosophe; son nom scientifique est la psychologie. La psychologie est donc la condition et comme le vestibule de la philosophie.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 54.

«La liberté ne peut être seulement la volonté, car alors la spontanéité ne serait pas libre; et d'un autre côté la liberté ne peut être seulement la spontanéité, car la volonté ne serait plus libre à son tour.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 69.

«Si le fait est incontestable, si la physique moderne ne s'occupe plus que de forces et de lois, j'en conclus rigoureusement [c'est Cousin qui parle] que la physique, qu'elle le sache ou qu'elle l'ignore, n'est pas matérialiste, et qu'elle s'est faite spiritualiste le jour où elle a rejeté toute méthode que l'observation et l'induction, lesquelles ne peuvent jamais conduite qu'à des forces et des lois; or qu'y a-t-il de matériel dans des forces et des lois ?» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 73.


«Le Dieu de la conscience n'est pas un Dieu abstrait, un roi solitaire relégué par-delà la création sur un trône désert d'une éternité silencieuse et d'une existence absolue qui ressemble au néant même de l'existence: c'est un Dieu à la fois vrai et réel, à la fois substance et cause, toujours substance et toujours cause, n'étant substance qu'en tant que cause, et cause qu'en tant que substance, c'est-à-dire étant cause absolue, un et plusieurs, éternité et temps, espace et nombre, essence et vie, indivisibilité et totalité, principe, fin et milieu, au sommet de l'être et à son plus humble degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité. En effet, si Dieu n'est pas tout, il n'est rien; s'il est absolument indivisible en soi, il est inaccessible et par conséquent incompréhensible, et son incompréhensibilité est pour nous sa destruction. Incompréhensible comme formule et dans l'école, Dieu est clair dans le monde qui le manifeste, et pour l'âme qui le possède et le sent. Partout présent, il revient en quelque sorte à lui-même dans la conscience de l'homme dont il constitue indirectement le mécanisme et la triplicité phénoménale par le reflet de sa propre vertu et de la triplicité substantielle dont il est l'identité absolue.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 76.

«L'athéisme est une formule vide, une négation sans réalité, une abstraction de l'esprit qui se détruit elle-même en s'affirmant, car toute affirmation, même négative, est un jugement qui renferme l'idée d'être, et par conséquent Dieu tout entier. L'athéisme est l'illusion de quelques sophistes qui opposent leur liberté à leur raison et ne savent même pas se rendre compte de ce qu'ils pensent; mais le genre humain qui ne renie point sa conscience et ne se met point en contradiction avec ses lois, connaît Dieu, y croit et le proclame perpétuellement.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 77-78.

«Mais les faits plus attentivement observés démontrent que nul homme n'est étranger à aucune des trois grandes idées qui constituent la conscience, savoir la personnalité ou la liberté de l'homme, l'impersonnalité ou la fatalité de la nature et la providence de Dieu. Tout homme comprend ces trois idées immédiatement, parce qu'il les a trouvées d'abord et qu'il les retrouve constamment en lui-même.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 79.

«L'âme de l'humanité est une âme poétique qui découvre en elle-même les secrets des êtres, et les exprime en des chants prophétiques qui retentissent d'âge en âge. À côté de l'humanité est la philosophie qui l'écoute avec attention, recueille ses paroles, les note pour ainsi dire; et quand le moment de l'inspiration est passé, les présente avec respect à l'artiste admirable qui n'avait pas la conscience de son génie et qui souvent ne reconnaît pas son propre ouvrage. La spontanéité est le génie de la nature humaine, la réflexion est le génie de quelques hommes. La différence de la réflexion à la spontanéité, est la seule différence possible dans l'identité de l'intelligence.» — V. COUSIN. Préface (1ère édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 80.

«On se trompe quand on dit que la vraie philosophie est une science de faits, si on n'ajoute que c'est aussi une science du raisonnement. Elle repose sur l'observation; mais elle n'a d'autres limites que celles de la raison elle-même, de même que la physique part de l'observation, mais ne s'y arrête point, et avec le calcul s'élève aux lois générales de la nature et au système du monde. Or, le raisonnement est en philosophie ce que le calcul est en physique; car après tout, le calcul n'est que le raisonnement sous sa forme la plus simple. Le calcul n'est pas une puissance mystérieuse, c'est la puissance même de la raison humaine; tout son caractère particulier est dans sa langue.»  — V. COUSIN. Préface (2ème édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 2-3.

«L'ontologie, c'est la science de l'être; c'est la connaissance de notre existence personnelle, celle du monde extérieur, celle de Dieu. Cette triple connaissance, c'est la raison qui la donne au même titre que la même connaissance, la raison, faculté unique de tout savoir, principe unique de toute certitude, règne unique du vrai et du faux, du bien et du mal, qui seule peut s'apercevoir de ses écarts, se corriger quand elle se trompe, se redresser quand elle s'égare, s'absoudre ou se condamner elle-même.» — V. COUSIN. Préface (2ème édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 12.

«Omettre d'abord, ensuite inventer, c'est là le vice commun de presque tous les systèmes de philosophie.» — V. COUSIN. Préface (2ème édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 16.

«... en philosophie il n'y a d'autre patrie que la vérité, et [...] il ne s'agit pas de savoir si la philosophie que j'enseigne est allemande, anglaise ou française, mais si elle vraie.» — V. COUSIN. Préface (2ème édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 21.

«Une théologie profonde, qui connaîtrait son véritable terrain, ne serait jamais hostile à la philosophie, dont à la rigueur elle ne peut se passer; et en même temps une philosophie qui connaîtrait bien la nature de la philosophie, son véritable objet, sa portée et ses limites, ne serait jamais tentée d'imposer ses procédés à la théologie. C'est toujours la mauvaise philosophie et la mauvaise théologie qui se querellent.» — V. COUSIN. Préface (2ème édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 37-38.

«... l'erreur ne pénètre dans l'intelligence que sous le masque d'une vérité qu'elle défigure.» — V. COUSIN. Préface (2ème édition). In Fragments philosophiques (3ième édition). Ladrange. Paris, 1838. p. 39.


«Nous n'entendons guère que nos propres pensées.» — V. COUSIN. «Préface». In Maine de Biran. Nouvelles considérations sur les Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. Société belge de librairie. Bruxelles, 1841. p. 22.

«On pense comme on peut, non pas comme on veut. § Il y a dans la croyance la même nécessité: on ne fait pas sa croyance, on la reçoit.» — V. COUSIN. «Préface». In Maine de Biran. Nouvelles considérations sur les Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. Société belge de librairie. Bruxelles, 1841. p. 27.


«Avoir conscience, c'est apercevoir, c'est connaître, c'est savoir; le mot même le dit (scientia-cum). Non-seulement je sens, mais je sais que je sens; non seulement je veux, mais je sais que je veux; et c'est ce savoir-là qui est la conscience.» — V. COUSIN. «Préface». In Maine de Biran. Nouvelles considérations sur les Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. Société belge de librairie. Bruxelles, 1841. p. 28.

«Il en est des erreurs en philosophie comme des fautes dans la vie: leur punition est dans leurs conséquences inévitables. Tout ordre de faits réels retranché ou négligé laisse dans la conscience un  vide qui ne peut plus être rempli que par des hypothèses. Toute omission condamne à quelque invention.» — V. COUSIN. «Préface». In Maine de Biran. Nouvelles considérations sur les Rapports du Physique et du Moral de l'Homme. Société belge de librairie. Bruxelles, 1841. p. 35. 

«Une grande société est une machine immense que ne meut pas un ressort unique; et ce n'est pas la moindre des erreurs de certains esprits de croire que, pour changer d'une manière effective et durable le sort de toute une nation, il suffit d'une seule idée, et quelquefois d'un seul mot. Ceux qui s'imaginent savoir une de ces paroles magiques avec lesquelles on transforme la condition des hommes sur terre, méconnaissent dans la théorie la grandeur de la science, et dans la pratique la grandeur de la destinée sociale. En croyant tout facile, ils se trompent; en disant aux hommes que tout est facile, ils les trompent, et les conduisent par la voie des espérances chimériques à de cruels mécomptes, peut-être à des vengeances désespérées.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 5.

«Le premier droit du peuple est le droit à la vérité.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 16.

«Inégaux par tout autre endroit, en force physique, en santé, en beauté, en intelligence, ils ne sont égaux que par la liberté, car nul homme n'est plus libre qu'un autre. Ils font tous de leur liberté des usages différents; ils ne sont pas plus ou moins libres, ils ne s'appartiennent pas plus ou moins à eux-mêmes. À ce titre, mais à ce titre seul, ils sont égaux. Aussitôt que ce rapport naturel se manifeste, l'idée majestueuse de la liberté mutuelle développe celle de la mutuelle égalité, et par conséquent l'idée du devoir égal et mutuel de respecter cette liberté, sous peine de nous traiter les uns les autres comme des choses et non pas comme des personnes.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 21.

«Il ne faut pas confondre la puissance et le droit. Un être pourrait avoir une puissance immense, celle de l'ouragan, de la foudre, celle d'une des forces de la nature; s'il n'y joint la liberté, il n'est qu'une chose redoutable et terrible, il n'est point une personne, il n'a pas de droits. Il peut inspirer une terreur immense, il n'a pas droit au respect. On n'a pas de droits envers lui.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 22.

«On pourrait dire que le droit et le devoir ne font qu'un, et sont le même être envisagé de deux côtés différents. Qu'est-ce en effet, on ne saurait trop se le répéter à soi-même et aux autres; qu'est-ce que mon droit à votre respect, sinon le devoir que vous avez de me respecter, parce que je suis un être libre ? Mais vous-même, vous êtes un être libre; et le fondement de mon droit et de votre devoir devient pour vous le fondement d'un droit égal et en moi d'un égal devoir.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 22.

«... la liberté, et la liberté seule, est égale à elle-même. Voilà ce qu'il importe de bien comprendre. Il n'y a d'identique en moi que la personne; tout le reste est divers; par tout le reste, les hommes diffèrent, car la ressemblance est encore de la différence.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 23. 

«La philosophie exprime dans son degré le plus pur et le plus élevé la liberté et la dignité de la pensée.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 26.

«Usurper la propriété qu'il [l'homme] possède en qualité de premier occupant est une action injuste; mais arracher à un travailler la terre qu'il a arrosée de ses sueurs est aux yeux de tous un crime manifeste.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 34.

«Tant que l'homme use de sa liberté sans nuire à la liberté de son semblable, il est en paix avec lui-même et avec les autres. Mais aussitôt qu'il entreprend sur des libertés égales à la sienne, il les trouble et les déshonore, il se trouble et se déshonore lui-même, car il porte atteinte au principe même qui fait son honneur et garantit son repos.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 34-35.

«Une loi de l'ordre éternel attache la misère au crime, et le bonheur ou du moins la paix à la vertu.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 35.

«La paix est le fruit naturel de la justice, du respect que les hommes se portent ou doivent se porter les uns aux autres, à ce titre qu'ils sont tous égaux, c'est-à-dire qu'ils sont tous libres.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 35. 

«Quel est donc cet instinct ? quelle est cette loi supérieure à toutes les lois écrites, à toutes les définitions, à toutes les formules rigoureuses du droit et du devoir ? Cette loi se manifeste par un cri de la conscience: voilà sa promulgation. Elle est si pure qu'on l'aperçoit à peine; ce n'est souvent qu'après l'action, et en y réfléchissant, qu'on sent avoir été inspiré par quelque chose de plus grand encore que la liberté; c'est le souffle divin qui pénètre dans l'âme et l'élève au-dessus des lois ordinaires ...» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 42.

«... le gouvernement d'une société humaine est aussi une personne morale. Il a un cœur comme l'individu; il a de la générosité, de la bonté, de la charité.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 43.

«La charité est souvent le commencement et l'excuse, et toujours le prétexte des grandes usurpations. Pour avoir le droit de s'abandonner aux mouvements de la charité, il faut s'être affermi soi-même dans un long exercice de la justice.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 45.

«Le vrai monde de l'homme est celui de la liberté, et sa vraie histoire n'est autre chose que le progrès constant de la liberté de plus en plus comprise d'âge en âge, et s'étendant toujours dans la pensée de l'homme, jusqu'à ce que d'époque en époque arrive celle où tous les droits soient connus et respectés, et où, pour ainsi parler, l'essence même de la liberté se manifeste.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 52. 

«... vers la société idéale [...] qui serait la complète émancipation de la personne humaine, le règne de la liberté sur la terre.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 52-53. 

«Il n'y a jamais d'oppression entière et absolue, même dans les époques qui nous paraissent aujourd'hui les plus opprimées; car un état de la société ne dure, après tout, que par le consentement de ceux auxquels elle s'applique. Les hommes ne désirent pas plus de liberté qu'ils n'en conçoivent, et d'est sur l'ignorance bien plus que sur la servilité que sont fondés tous les despotismes.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 53. 

«... comme il est de l'essence de toute chose imparfaite de tendre à se perfectionner, toute forme partielle n'a qu'un temps et fait place à une forme plus générale qui, tout en détruisant la première, en développe l'esprit; car le mal seul périt, le bien reste et fait sa route.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 54.  


«Les formes de la société, quand elles lui conviennent, sont inébranlables; le téméraire qui ose y toucher se brise contre elles; mais, quand une forme de la société a fait son temps; quand on conçoit, quand on veut plus de droits qu'on n'en possède; quand ce qui était un appui est devenu un obstacle; quand enfin l'esprit de liberté et l'amour des peuples, qui marche à sa suite, se sont retirés ensemble de la forme autrefois la plus puissante et la plus adorée, le premier qui met la main sur cette idole, vide du Dieu qui l'animait, l'abat aisément et la réduit en poussière.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 55. 

«C'est surtout le côté négatif des choses qui est clair; le côté positif est obscur. Le passé qu'on rejette est bien connu; l'avenir qu'on invoque est couvert de ténèbres. De là ces troubles de l'âme, qui souvent, dans quelques individus, aboutissent au scepticisme. Contre le trouble et le scepticisme notre asile est la philosophie, laquelle nous révèle le fond moral et l'objet certain de tous les mouvement de l'histoire, et nous donne la vue distincte et assurée de la vraie société dans son éternel idéal.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 56.  

«Oui, il y a une société éternelle, sous des formes qui se renouvellent sans cesse.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 57. 

«La justice est le frein de l'humanité, la charité en est l'aiguillon. Ôtez l'une ou l'autre, l'homme s'arrête ou se précipite. Conduit pas la charité, appuyé sur la justice, il marche à sa destinée d'un pas réglé et soutenu. Voilà l'idéal qu'il s'agit de réaliser, dans les lois, dans les mœurs, et avant tout dans la pensée et dans la philosophie.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 57-58. 

«L'antiquité, sans méconnaître la charité, recommandait surtout la justice, si nécessaire aux démocraties. La gloire du christianisme est d'avoir proclamé et répandu la charité, cette lumière du moyen âge, cette consolation de la servitude, et qui apprend à en sortir. Il appartient aux temps nouveaux de recueillir le double legs de l'antiquité et du moyen âge, et d'accroître ainsi le trésor de l'humanité. Fille de la révolution française, la philosophie du XIXe siècle se doit à elle-même d'exprimer enfin dans leurs caractères distinctifs, et de rappeler à leur harmonie nécessaire, ces deux grands  côtés de l'âme, ces deux principes différents, également vrais, également sacrés, de la morale éternelle.» — V. COUSIN. «Justice et charité». Petits traités publiés par l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Pagnerre, Paulin et Firmin Didot. Paris, 1848. p. 58.         

mercredi 15 mai 2013

Max Picard — Le Monde du silence (Chapitre XXV-XXXII)

[Avec mises à jour périodiques. — With periodical updates.]

VEUILLEZ NOTER: En faisant la publicité de ces pensées, le rédacteur de ce site n'endosse en aucune façon la signification de leur contenu. Si elles sont présentées ici, c'est qu'elles nous semblent offrir une matière importante à réflexion, par la pertinence de leur thématique ainsi que par la clarté de leur énonciation et des implications qui peuvent en découler. Par ailleurs, nous encourageons ceux qui y seront exposés à l'esprit de critique et de discernement le plus développé, afin d'en retirer non seulement la «substantifique moëlle», selon l'expression de Rabelais, mais encore la vérité la plus haute qu'elles pourraient celer, en relevant le défi de retrouver la vérité suprême, là où elle veut bien se révéler, y compris dans son expérience de vie immédiate, à l'esprit qui la recherche avec engagement,conviction et passion.
Max PICARD. Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954.

CHAPITRE XXV
Arts plastiques et silence

«Se promener entre les colonnes égyptiennes, c'est comme s'avancer dans les ténèbres, dans un passé reculé. [...] Mais se promener entre les colonnes grecques, c'est se promener dans un silence lumineux. Silence et lumière sont un ici. C'est un silence qui marque l'instant de repos avant la nouvelle création. Silence et création alternaient; c'était comme un escalier menant à l'Olympe où, auprès des dieux, silence et création devinrent un et n'alternèrent plus.»  — Max PICARD. «Arts plastiques et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 125.

«Le calme actuel autour des temples n'est pas le calme du silence, c'est le calme du tombeau; le silence a ici son tombeau et les colonnes et les blocs de marbre sont les pierres funéraires au-dessus du silence englouti.»  — Max PICARD. «Arts plastiques et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 126.

«Leur silence [celui des statues grecques] est plein de mystère; il semble qu'elles ne se taisent qu'aussi longtemps que l'homme est devant elles et qu'elles se mettent à parler dès qu'elles sont seules; leurs paroles vont aux dieux, aux hommes leur silence.»  — Max PICARD. «Arts plastiques et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 126.

«Les personnages égyptiens sont tournés vers l'intérieur. Il semble qu'il y ait au dedans d'eux encore un personnage autre, plus important; c'est à ce personnage intérieur qu'ils adressent leurs discours, non: leur silence. § Le visage grec, au contraire, se tourne vers l'extérieur; en lui, point d'angoisse devant ce monde où la parole n'est pas encore; il se dirige vers un monde d'où vient la parole, il y a en lui la certitude qu'à chaque instant, le silence peut être maîtrisé par la parole, la matière par l'esprit.»  — Max PICARD. «Arts plastiques et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 127.

«La cathédrale est comme du silence incrusté de pierre.»  — Max PICARD. «Arts plastiques et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 131.

«La cathédrale se dresse comme un énorme réservoir de silence; il n'y a plus de parole à l'intérieur, dans l'espace de la cathédrale; la profondeur d'un silence encore plus grand fait que la parole devient chant.»  — Max PICARD. «Arts plastiques et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 131.

CHAPITRE XXVI
Parole et rumeur

«Il naît toujours dans la rumeur quelque chose qui rappelle la parle et il se dissipe toujours dans la rumeur quelque chose qui rappelle la parole.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 134.

«La parole ne naît plus aujourd'hui du silence, [...], mais d'une autre parole, de la rumeur de cette autre parole. La parole qui, par contre, naît du silence, pénètre, à partir du silence, dans la parole, retourne dans le silence, en repart vers une autre parole, revient dans le silence et ainsi de suite, si bien que la parole arrive toujours du centre du silence ....»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 135.

«La rumeur, par contre, se déplace sans cesse horizontalement; il importe apparemment seulement que la rumeur se déroule continuement et non pas qu'elle signifie quelque chose.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 135.

«L'anéantissement de la parole, c'est qu'elle a été transformée en ennemi, mais en un ennemi qui n'est pas en face de vous, en un ennemi qui vous pénètre, vous imprègne, vous imprègne comme fantôme, comme rumeur.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 136.

«La rumeur qui remplace aujourd'hui la parole ne prend pas naissance, comme la parole, par un acte décidé; elle ne naît pas d'un engendrement actif, mais, comme les êtres vivants unicellulaires, par prolifération; une rumeur détache de soi une autre rumeur. La naissance de la parole se passe dans la sphère de la qualité, la naissance de la rumeur dans celle de la quantité.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 137-138.

«La rumeur n'est ni silence, ni bruit; elle imprègne également silence et bruit; et fait que l'homme oublie silence et parole. § Il n'y a plus de différence entre qui parle et qui se tait, car une seule rumeur imprègne qui parle et qui se tait. Celui qui se tait est ici seulement quelqu'un qui ne parle pas.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 138.

«On dirait que la rumeur craigne de disparaître et ne bouge ainsi sans cesse que parce qu'elle doit toujours se démontrer à soi-même qu'elle existe; elle ne croit pas elle-même à son existence. § La parole, au contraire, ne craint pas de ne pas exister même si elle n'est pas présente sous forme sonore; c'est dans le silence seulement qu'on la sent bien.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 139.

«Par son origine dans le logos qui est ordre, la parole est ainsi faite qu'elle ne laisse pas pénétrer dans le monde de l'homme quantité de choses qui sont en dehors de l'ordre humain. La protection est une protection pour l'homme. Beaucoup de choses démoniques attendent de pénétrer en l'homme et de le détruire, mais l'homme est gardé de leur atteinte; il ne peut même pas les apercevoir, car elle ne pénètrent pas dans la parole; déjà la parole détourne le démonique de l'homme.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 139-140.

«Tout dans la rumeur est charrié ensemble et out peut se développer à partir d'elle. Rien ne prend plus naissance par un acte particulier, par une décision, par l'élément créateur; tout apparaît spontanément d'elle; une sorte de mimétisme fait sortir de la rumeur ce que les circonstances exigent et l'amène à l'homme.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 141.

«Dans la rumeur universelle d'aujourd'hui, les actions n'ont pas d'arrêt; elle deviennent illimitées, rien ne les contrôle parce qu'elles ne sont pas tenues par la parole; elles sont recouvertes par la rumeur, elles disparaissent en elle; on est sans cesse en quête d'actions nouvelles parce qu'il n'y en a point de réellement existante.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 142.

«Dans le monde de la rumeur, les événements ne sont plus différents les uns des autres, la rumeur les rend tous semblables; c'est pour cela que les événements prennent aujourd'hui de si grandes dimensions; c'est pour cela qu'ils deviennent si bruyants; on les dirait des cris; un événement semble cherche à se distancer de l'autre par du bruit puisque lui manque l'essence par quoi il peut se distinguer.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 143.

«Un événement veut exister dans le temps, recevoir lui-même quelque durée dans la durée du temps. Si un événement n'a plus de durée dans le temps, s'il en émerge et y redisparaît seulement, il devient un fantôme.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 144.

«La rumeur nivelle tout, égalise tout, c'est une machine à niveler. Il n'y a plus d'individu, chacun n'est qu'une partie de la rumeur; l'individu n'y possède plus rien, tout est comme versé dans la rumeur générale; tout va à chacun et chacun a droit à tout. La masse est légitimée; elle est le pendant de la rumeur; elle est, comme la rumeur, présente et cependant absente, émergeant et disparaissant à nouveau, remplissant tout et n'étant cependant saisissable nulle part.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 145.

«Le cri du dictateur, son mot d'ordre, voilà ce qu'attend la rumeur. Le cri du dictateur, sa netteté et la rumeur, son défaut de netteté se correspondent; l'un appelle l'autre, l'un n'est pas possible sans l'autre.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 145.

«Le mot d'ordre du dictateur n'est que cri sans contenu; lorsque le dictateur envahit son pays, il semble qu'il s'agisse non pas d'une expansion des frontières, mais d'une expansion du cri. Le silence du pays étranger, sa réalité silencieuse doivent être abattus à coup de gueule; le cri est jeté là où il y avait autrefois le silence.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 146.

«De même qu'au commencement des temps, les paroles précèdent presque imperceptiblement les actions — l'homme met une sourdine aux paroles par timidité, car il voit qu'une parole suscite une action comme par magie — de même, à la fin des temps, les actions sont là de nouveau presque sans paroles; mais c'est maintenant parce que la parole n'a plus de force créatrice, détruite qu'elle est.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 146.

«De même que la parole ne prend plus naissance par un acte particulier, mais est là comme rumeur continuelle, de même l'action de l'homme ne se produit plus par un acte particulier; il y a un seul agir continu, un seul processus continu de travail qui est primaire et dont les hommes sont seulement les appendices.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 147.

«Plus encore que ce processus de travail, c'est la machine qui incarne, dans son mouvement continu d'une stériel régularité, la continuité, la stérile régularité de la rumeur.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 147.

«L'homme d'aujourd'hui ne croit plus à sa survie après la mort, mais, en échange, il revendique pour soi une vague durée qui lui paraît garantie par la durée de la rumeur et, plus encore, par la durée du processus de travail et par la durée du mouvement de la machine.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 148.

«Le calme qui existe quand les machines cessent leur mouvement, n'est point silence, mais vide. Aussi, après le travail, l'ouvrier est-il dans le vide; le vide de la machine le poursuit. C'est là sa grande souffrance, la véritable oppression. Le paysan, par contre, continue, après le travail, de vivre dans le silence où il a travaillé. L'ouvrier est muet, le paysan garde le silence.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 148-149.

«Jamais la machine ne peut être un secours pour l'homme, car elle enlève l'homme à ce temps qui est un moment de l'éternité; la machine et sa marche continue font du temps une durée mécanisée où il n'y a plus d'instant subsistant par soi et pouvant s'opposer à l'éternité. Cette durée mécanique est sans rapport aucun avec le temps; elle ne remplit pas le temps, mais l'espace. Le temps paraît figé, solidifié et transformé en espace.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 149.

«Dans ce monde de la machine qui est rumeur figée en fer, la parole du poète ne peut jamais prendre corps, car la parole du poète vient du silence, non de la rumeur. Toute poésie actuelle de la machine est comme estampée par la machine même: elle est rumeur d'acier.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 149.

«Dans ce monde de la rumeur, ce n'est pas la réalité, mais la possibilité qui compte pour l'homme. Les possibilités ne sont point établies solidement comme quelque chose de précis; elles vont d'une imprécision à l'autre; elles n'ont ni commencement ni fin; elles n'ont pas une signification unique; elles sont comme un vague bourdonnement. De même que parole et réalité font un, de même font un rumeur et possibilité.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 150.

«La loi de causalité est nécessaire; elle fait partie de l'être de l'homme et, dans les choses aussi, il y a une disposition à se laisser relier par la causalité. Mais cette liaison ne doit pas devenir autonome; elle ne doit pas exister pour soi, mais pour les choses et pour les hommes. Quand on établit une liaison de cause à effet, on doit sentir que les choses appartiennent maintenant les unes aux autres plus qu'avant cette liaison et que, maintenant, leur essence est plus manifeste qu'avant.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 150-151.

«Il y a aujourd'hui une machinerie d'explication qui travaille comme de soi-même et entraîne tous les phénomènes dans son fonctionnement. Les phénomènes ne sont plus que matériel pour cette machinerie. Il semble que tout soit déjà expliqué d'avance, avant même que le phénomène lui-même ait apparu; on ne cherche pas une explication pour les phénomènes, mais on cherche des objets et des phénomènes pour les explications que l'on a prêtes d'avance.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 151.

«Dans cette rumeur générale où ne compte plus le contenu de la parole, mais seulement son mouvement acoustique, où tout est recouvert par elle, tout est nivelé; la parole du poète et le bavardage de n'importe qui, tout est englouti dans ce seul brouhaha. [...]. § La vérité n'a plus besoin d'être transformée en mensonge si quelqu'un veut mentir; vérité et mensonge ne sont point distincts dans la fumeur. § La vie est ici émersion hors de la rumeur, la mort disparition en elle.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 153.

«La rumeur n'est pas le mal même, mais elle prépare le mal; l'esprit fait facilement naufrage dans la rumeur. § Le mal, qui prend naissance dans la rumeur, [...] est en l'homme sans qu'il se soit décidé pour lui; il est en lui sans qu'il le remarque. § Ce mal est à la rumeur ce que la plante de marais est au marais; de prime abord, ils font un; où paraît l'un, est aussi l'autre. Plante de marais et marais, mensonge et rumeur, l'un est expression de l'autre.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 154.

«Les phénomènes de l'amour, de la mort ou de l'enfant dégagent un éclat dans cette mécanique de la rumeur. [...]. Quand a sombré la parole, c'est cet éclat qui est devenu le langage des choses originelles.»  — Max PICARD. «Parole et rumeur». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 154.

CHAPITRE XXVII
La radio


«La radio est un ensemble de machines pour la production de la pure rumeur; il n'importe presque plus du tout qu'il y ait ou non quelque chose en elle, il importe seulement que naisse du bruit. Les paroles sont broyées dans la radio; elles sont transformées comme en une masse informe.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 155.

«La radio a occupé tout l'espace du silence; il n'y a plus du tout de silence; même quand la radio est arrêtée, sa rumeur est encore là, semble-t-il, et continue de marcher sans qu'on l'entende. Cette rumeur est si informe qu'elle paraît n'avoir ni commencement, ni fin; elle est sans limite. Et ainsi est également l'homme de cette rumeur; il est informe, indécis, intérieur et extérieur, sans frontières, sans mesure.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 155.

«La radio n'est pas quelque chose qui ait été fait par l'homme, c'est elle qui fait l'homme; ce n'est pas quelque chose qui vienne de l'homme, c'est quelque chose qui marche sur lui, l'enveloppe et le recouvre. L'homme n'est plus qu'un appendice de la radio et de sa rumeur; la radio lui donne un exemple vivant de la rumeur et l'homme imite le mouvement de cette rumeur; c'est là sa vie.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 157.

«L'essence d'un phénomène ne se manifeste jamais dans la causalité matérielle, car celle-ci peut seulement indiquer d'où vient une chose et non ce qu'elle est. La spécificité d'un phénomène ne peut être connue que dans son aspect phénoménologico-physiognomonique.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. Note, p. 157.

«Il semble que l'homme ne puisse plus entrer en rapport avec le monde que par la radio. De la radio donc, l'homme reçoit tout. Veut-on imposer à l'homme une chose, une opinion, il suffit de les mêler à la rumeur de la radio, l'homme alors les absorbe; par la radio et sa rumeur, on peut tout glisser en l'homme.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 157-158.

«La radio détruit la manière exacte de connaître.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 158.

«La vérité qu'apporte la lecture ou la rencontre immédiate d'un homme cherche à atteindre à nouveau immédiatement l'homme; l'homme est invité à répéter, en écoutant ou en lisant, l'acte de l'esprit que vient d'accomplir celui qui parle ou écrit. C'est ainsi qu'en écoutant ou enlisant, se conserve le rapport direct à l'objet. Ce rapport naturel n'existe plus dans la radio.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 159.

«Peut-être la guerre devient-elle aujourd'hui plus violente et plus effroyable parce qu'elle veut être vue telle qu'elle est réellement, comme la guerre précise et effroyable et non pas comme une partie de la rumeur de la radio.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 160.

«Quand la machine à rumeur ateint un maximum comme aujourd'hui, alors le silence apparaît comme un maximum de mort.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 160.

«Le monde entier est devenu rumeur de radio. Seul vaut ce qui y apparaît; tout le reste qui n'est pas utilisable pour la radio, est rejeté, réprouvé.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 161.

«La rumeur de la radio paraît être indépendante du temps et de l'espace, aller de soi comme l'air. § Cette rumeur pénètre partout; elle est présente partout et, toujours, elle a l'apparence de la continuité et donne à l'homme cette apparence. L'homme discontinu n'arrive pas à reconnaître qu'il est discontinu; il y a quelque chose qui est continûment présent et sa propre discontinuité intérieur disparaît derrière l'incessante durée de la radio qui n'est rien d'autre que la continuité de la discontinuité. La différence entre continuité et discontinuité est suspendue de même que, d'une façon générale, toutes les différences disparaissent dans la radio et sa rumeur.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 161-162.

«Beaucoup pensent que la radio peut éduquer l'homme en vue du vrai, du beau et du bien; mais l'homme y rencontre non la parole qui lui apporte le vrai, le beau et le bien, mais seulement une rumeur de parole d'où le vrai, le beau et le bien n'émergent que pour y redisparaître; la teneur n'en sert qu'à remplir cette rumeur de paroles; mais cette rumeur enlève d'avance au vrai, au beau et au bien leur essence extraordinaire; le vrai, le beau et le bien sont nivelés dans cette universelle rumeur où il n'y a pas de véritable différence.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 163.

«Or, le mépris le plus profond de la parole, c'est de la laisser parler et de ne pas la prendre pour parole. § La radio enseigne à l'homme à ne plus écouter la parole, c'est-à-dire à ne plus écouter l'homme, ce qui signifie soustraire l'homme au toi, à l'inclination vers le toi, donc à l'amour.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 164.

«Les appareils de radio sont comme des mitraillettes dirigeant un feu continu contre le silence. § Mais derrière tout ce bruit se cache l'ennemi, le silence. Et il attend.»  — Max PICARD. «La radio». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 165.

CHAPITRE XXVIII
Les restes du silence

«La grande ville est une forteresse contre le silence, mais des orages l'enveloppent de leur souffle destructeur. Cette violence est comme une aspiration à l'anéantissement; la ville cherche la mort; la ville, qui n'a plus le silence vivant, cherche le silence de la destruction.»  — Max PICARD. «Les restes du silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 166.

«Le silence n'est plus quelque chose allant de soi; quand il habite encore dans un être humain, on se dirait dans un musée ou en face d'un fantôme.»  — Max PICARD. «Les restes du silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 167.

«Sans doute le silence est-il, en tant que monde, anéanti; le bruit a tout occupé, la terre sensible semble lui appartenir; il n'y a pas d'unité de la terre par l'esprit, la religion, l'humanité ou la politique, mais il y a unité de la terre dans le bruit; en lui, toutes les choses et tous les hommes sont reliés les uns aux autres.»  — Max PICARD. «Les restes du silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 169.

CHAPITRE XXIX
Maladie, mort et silence

«L'homme aujourd'hui est sans sommeil parce qu'il est sans silence; dans le sommeil, l'homme retourne, avec le silence qui est en lui, dans le grand silence universel. Mais il manque aujourd'hui à l'homme le silence qui le conduirait au grand silence universel du sommeil. Le sommeil n'est plus aujourd'hui que lassitude provoquée par le bruit, réaction au bruit; il n'est plus un monde pour soi.»  — Max PICARD. «Maladie, mort et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 170.

«Le silence fut toujours au chevet des malades. Cependant le silence qui est aujourd'hui au chevet des malades n'est pas le même qu'autrefois. Ce silence est aujourd'hui sinistre, car lui qui doit être une partie de la vie en pleine santé et agir en elle, en est maintenant expulsé et ne se trouve plus qu'auprès des malades.»  — Max PICARD. «Maladie, mort et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 171.

«Le bruit a passé aujourd'hui également dans cette bonne de la vie qui appartenait autrefois au silence, mais le silence s'est réfugié dans la partie mauvaise de la vie, dans les maladies et, par les voies souterraines de la maladie, le silence s'approche de l'homme, non plus avec douceur, mais avec méchanceté. Le silence, autrefois salut, est devenu aujourd'hui menace et malheur.»  — Max PICARD. «Maladie, mort et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 171.

«Si le silence fait défaut en l'homme, il y a en lui une objectivité qui occupe tout, qui détient déjà en soi tout le passé et tout l'avenir et qui les proclame ses biens; la mort n'est plus alors qu'un trou dans ces biens, elle est donc complètement inexistence.»  — Max PICARD. «Maladie, mort et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 173.

«L'homme n'est en relation avec ce monde des morts que si, vivant, il est relation avec le monde du silence. Ce n'est que dans le silence qui est dans sa vie qu'il entend à nouveau les paroles des morts. Alors les morts aussi amènent du silence au monde des hommes, au monde de la parole; ils lui apportent de la force qui est dans le silence et ils rendent les hommes et les choses accessibles à la force qui vient du silence.»  — Max PICARD. «Maladie, mort et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 173.

«Le silence, expulsé de la vie et de la mort, arrive par la rigidité que la terreur fait tomber sur l'homme.»  — Max PICARD. «Maladie, mort et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 174.

CHAPITRE XXX

Le monde sans silence

«Rien n'a modifié l'essence de l'homme autant que la perte du silence. L'invention de l'imprimerie, la technique, l'instruction obligatoire pour tous, rien n'a transformé l'homme autant que le fait de n'être plus en rapport avec le silence, que le fait que le silence n'est plus là comme quelque chose allant de soi, allant de soi comme la voûte céleste ou l'air. § L'homme qui a perdu le silence n'a pas perdu avec le silence un attribut seulement, il en a été modifié dans toute sa structure.»  — Max PICARD. «Le monde sans silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 175.

«Aujourd'hui, l'homme ne s'approche plus de manière active des idées ou des choses; elles sont aspirées vers lui; elles se précipitent sur lui, l'entourent de leur tourbillon; ce n'est plus l'homme qui pense, il y a seulement quelqu'un d'indéfini qui est pensé; ce n'est plus cogito ergo sum qui est valable, mais cogitor ergo non sum.»  — Max PICARD. «Le monde sans silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 176.

«Dans ce monde aujourd'hui qui évalue tout d'après la rentabilité immédiate, il n'y a plus de place pour le silence. Le silence a été expulsé parce qu'il n'avait pas de rendement, parce qu'il était seulement existence présente; il ne paraissait n'avoir aucun but, rien ne sortait de lui, il était improductif. § Aujourd'hui, il n'y a plus guère de silence que sous forme d'incapacité de parler, de réduction, de négation; c'est seulement ainsi qu'il apparaît encore. Il n'est plus qu'un défaut de construction dans le déroulement continuel du bruit.»  — Max PICARD. «Le monde sans silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 177.

CHAPITRE XXXI

Espoir

«Les maisons des grandes villes semblent des blockhaus contre le silence. Il semble que, de leurs fenêtres, on tire, comme de meurtrières, sur le silence.»  — Max PICARD. «Espoir». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 178.

«Peut-être le silence n'est-il pas encore anéanti, peut-être est-il encore cependant en l'homme mais endormi. Car il arrive parfois qu'une qualité chez un homme ou dans un peuple soit comme morte pendant un long temps, recouverte par une autre. [...] § Peut-être en est-il de même ainsi pour le silence, peut-être n'est il pas mort; il sommeille peut-être seulement, il se repose seulement. Alors le bruit ne serait que le mur derrière lequel le silence sommeille; le bruit ne serait pas alors le vainqueur du silence, il ne serait pas son maître, mais son serviteur qui veille avec bruit tandis que le maître, le silence, sommeille.»  — Max PICARD. «Espoir». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 179.

«Parfois il semble que le silence et le bruit en viennent à se battre et que le silence se prépare en cachette à une attaque. § Le bruit est puissant, mais le silence paraît parfois encore plus puissant, si puissant qu'il ne semble point considérer si le bruit est là.»  — Max PICARD. «Espoir». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 180.

CHAPITRE XXXI

Silence et foi

«Il y a un rapport entre le silence et la foi. La sphère de la foi et la sphère du silence font un. Le silence est la base naturelle sur qui s'accomplit la surnature de la foi.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 181.


«C'est dans le silence que se rencontrent d'abord l'homme et le mystère; mais la parole qui vient de ce silence est originelle comme la première parole qui n'avait encore rien dit: c'est pourquoi elle est en état de parler du mystère.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 181.

«Aujourd'hui, où, en l'homme et tout autour de l'homme, il n'y a que bruit, il est difficile d'accéder au mystère; quand fait défaut cette couche de silence, l'extraordinaire entre facilement en rapport avec l'ordinaire, avec le déroulement ordinaire des choses, l'homme réduite alors l'extraordinaire à être une partie de l'ordinaire, de son commerce.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 181. 

«... mais, dans le silence, ne s'accomplit pas seulement la première rencontre de l'homme et du mystère, le silence donner encore à la parole la force de devenir extraordinaire comme l'extraordinaire du mystère; elle s'élève alors au-dessus de l'ordre des paroles accoutumées comme s'élève le mystère au-dessus du déroulement accoutumé des choses; la parole semble n'avoir été créée pour rien d'autre que pour représenter l'extraordinaire; ainsi elle s'identifie à l'extraordinaire au mystère et elle possède la puissance comme le mystère.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 181-182. 

«C'est la foi qui est l'extraordinaire et non la condition extérieure de la foi, non l'effort pour l'avour; quand fait défaut la base naturelle du silence, déjà cette condition extérieure devient quelque chose d'extraordinaire.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 182. 

«Le silence de Dieu est autre que le silence de l'homme. Il ne s'oppose pas à la parole; parole et silence sont un en Dieu. De même que la parole constitue l'essence de l'homme, de même le silence est l'essence de Dieu, mais en lui, tout est net, tout est silence et parole à la fois.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 182-183. 

«L'amour métamorphose le silence de Dieu en la parole; la parole de Dieu est silence qui se donne, qui se donne à l'homme.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 183. 

«Dans la prière, la parole retourne de soi-même dans le silence; elle y est de prime abord en plein dans la sphère du silence; elle est recueillie par Dieu, enlevée à l'homme; elle est absorbée dans le silence, elle disparaît en lui. La prière peut ne pas cesser; la parole de la prière disparaît toujours dans le silence; prier, c'est verser la parole dans le silence.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 183-184. 

«... dans la prière, la parole de la prière est la servante du silence en l'homme; la parole conduit le silence humain vers le silence divin.»  — Max PICARD. «Silence et foi». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 184. 

dimanche 3 mars 2013

Max Picard — Le Monde du silence (Chapitre XIX-XXIV)

[Avec mises à jour périodiques. — With periodical updates.]

VEUILLEZ NOTER: En faisant la publicité de ces pensées, le rédacteur de ce site n'endosse en aucune façon la signification de leur contenu. Si elles sont présentées ici, c'est qu'elles nous semblent offrir une matière importante à réflexion, par la pertinence de leur thématique ainsi que par la clarté de leur énonciation et des implications qui peuvent en découler. Par ailleurs, nous encourageons ceux qui y seront exposés à l'esprit de critique et de discernement le plus développé, afin d'en retirer non seulement la «substantifique moëlle», selon l'expression de Rabelais, mais encore la vérité la plus haute qu'elles pourraient celer, en relevant le défi de retrouver la vérité suprême, là où elle veut bien se révéler, y compris dans son expérience de vie immédiate, à l'esprit qui la recherche avec engagement,conviction et passion.

 Max PICARD. Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954.


CHAPITRE XIX
L'enfant, le vieillard et le silence

«Dans la parole de l'enfant, il sort plus de silence que de son; dans la parole de l'enfant, il va vers les hommes plus de silence que de parole véritable.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 89.

«... ce qui existe pour le première fois, ce qui est neuf, veut demeurer et refuse de se laisser remplacer.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 90.

«Le langage de l'enfant est poétique, car c'est le langage du commencement et, pour ce motif, il jaillit spontané comme la poésie.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 90.

«L'adulte nous ravit, qui a gardé en soi quelque peu non seulement de la parole de l'enfant, mais aussi du silence de l'enfant et dont la parole sort du silence de l'enfant. § La parole de l'enfant est silence devenu son. La parole de l'adulte est son qui cherche le silence.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 90.

«Les enfants, ces petites collines de silence, sont disséminés partout dans le monde des paroles, rappelant aux hommes l'origine de la parole. Ils sont comme une conjuration contre le monde trop dynamique des paroles d'aujourd'hui et, parfois, il semble qu'ils soient là non seulement pour faire souvenir d'où elle est venue la parole, mais aussi pour rappeler le lieu où elle pourrait retourner, le silence.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 90-91.

«Le vieillard: la parole chez l'enfant monta, lente, du silence; lente est aussi la parole du vieillard; elle s'approche à nouveau du silence.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 91.

«... il semble que le vieillard veuille rendre maintenant au silence, avant de quitter la terre, les paroles qu'enfant, il avait reçues, sans qu'on le remarque, du silence.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 91.

«Le vieillard a déjà du silence en soi, avant même qu'il ne pénètre dans le silence de la mort; ses mouvements sont lents comme s'ils ne voulaient pas troubler le silence vers lequel il se dirige.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 91-92.

«Avec son silence, le vieillard va au-devant du silence de la mort et la dernière parole du vieillard est comme un bateau qui, du silence de la vie, porte le vieillard dans le silence de la mort.»  — Max PICARD. «L'enfant, le vieillard et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 92.

CHAPITRE XX
Le paysan et le silence

«Les hommes [qui sont les habitants du village] sont lents comme s'ils se déplaçaient à la cadence du silence.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 93.

«Deux vaches s'avancent sur un champ, un homme à côté d'elles: on dirait une procession du silence; L'homme semble faire tomber du dos des bêtes le silence sur les champs, labourer avec du silence. § Mais le meuglement de la vache est une déchirure dans le silence; on dirait que le silence se déchire soi-même. § Amples mouvements des hommes sur les champs: ils sèment à nouveau le silence détruit à la ville.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 94-95.

«La vie des paysans est une vie dans le silence; les paroles 'en sont retournée dans les gestes muets des hommes; une parole qui s'allonge, qui, sur sa longue route, a perdu la voix, ainsi sont les mouvements des paysans, ils remplacent la parole.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 95.

«... les mouvements du paysan sont devenus comme la trajectoire d'une  étoile et la trajectoire a absorbé la parole  § Le s mouvement du paysan sont si lents que l'on dirait que les étoiles, les lentes étoiles, se déplacent avec lui et que le chemin du paysan et le chemin des étoiles se confondent.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 95-96.

«La vie du paysan est comme une constellation du silence à la voûte du ciel humain.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 96.

«Ce silence des paysans ne signifie pas que la parole ait été perdue, au contraire: en cet état de silence, l'homme se trouve à nouveau au commencement des temps où il attendait de recevoir la parole du silence; il semble qu'il n'ait encore jamais possédé la parole, qu'elle lui soit maintenant donnée pour la première fois. Ce n'est point de l'homme, c'est du silence que la première parole apparaît à nouveau.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 97.

«Le paysan qui émerge, droit, de la plaine du champ, voilà qui correspond à la plaine du silence d'où jaillit la parole de l'homme.»  — Max PICARD. «Le paysan et le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 97.

CHAPITRE XXI
Hommes et choses dans le silence

«Ce qui donne ce sentiment de bonheur, c'est la commune entente non seulement sur le sens des choses, mais encore sur le sens du silence.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 98.

«Cette vie dans le silence primaire ajoute à l'homme, qui, cependant, n'est homme que par la parole, une autre vie, la vie dans le silence; elle le renvoie, par delà la vie qui est dans la parole, à une vie au delà de la parole; elle le renvoie au delà de lui-même.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 98.

«Cet homme peut parler, cependant le silence est là; il peut se taire, cependant la parole est là; le silence devient perceptible par la parole et la béatitude, simple sentiment généralement, devient visible comme un objet, visible dans la transparence.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 99.

«Les rues sont comme des ponts au-dessus du silence et les hommes y passent lentement, comme s'ils n'avaient pas confiance en leur solidité. § Seule la cathédrale est assurée; elle est comme la solide entrée d'un puits par où le silence descend vers un silence encore plus profond.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 100.

«Décentraliser la grande ville, c'est décentraliser le tapage, le distribuer partout.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 100.

«Le fait que la lumière adhère au mur est comme un signe que le mur appartient au silence.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 101.

«Ce n'est pas le silence qui naît de l'écrasement de la parole; le silence, ici, n'est pas broyé par la pierre; il est ici, depuis le premier commencement, dans la pierre; il est dans la pierre comme les dieux grecs sont dans le marbre dont il semble non pas que l'homme les a dégagés du marbre en les sculptant, mais qu'ils sont apparus eux-mêmes dans le marbre, tels quels, après avoir longuement cheminé à travers les blocs de marbre jusqu'au bout de la carrière: les dieux sortent du marbre comme d'une porte, de la dernière porte de la carrière.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 102.

«La terre entière pourrait ici être approvisionnée en silence, semble-t-il, on pourrait même ériger d'ici un monde entier de silence [...]. Mais les branches des arbres portent, dans l'intervalle des feuilles, un éclat lumineux et cet éclat lumineux entre les feuilles forme comme les fruits du silence.»  — Max PICARD. «Hommes et choses dans le silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 103.

CHAPITRE XXII
Nature et silence

«Le silence de la nature est discordant pour l'homme. Il rend heureux, car il fait pressentir le grand silence qui était avant la parole et de qui tout naît. Mais il est en même temps accablent, car il replace l'homme en présence de l'état où il n'avait pas encore la parole, où il n'était pas encore homme: il est comme une menace que la parole ne lui soit à nouveau enlevée et ne retourne dans le silence.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 104.

«C'est un signe de l'origine divine de la parole que, de la parole, puisse naître son contraire, ce qui est entièrement autre, ce qui n'est pas contenu dans la donnée extérieure de la parole, ce que l'on n'attend pas: le silence. § La relation établie par le silence existe de façon durable, la relation établie par la parole est liées à l'instant, mais c'est l'instant de la vérité qui apparaît dans la parole et, par là, c'est l'instant de l'éternité.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 104.

«... les choses de la nature sont des images du silence, elles représentent le silence plus qu'elles ne se représentent elles-même; elle ne sont plus que des signes indiquant où est le silence.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 105.

«Le silence exista le premier, avant les choses.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 105.

«Ce n'est pas l'obscurité qui appartient au silence, mais la lumière.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 108.

«Le silence est comme à découvert et la lumière apparaît comme l'intérieur du silence.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 108.

«La lumière apparaît tellement ici comme l'essence du silence que la parole ne paraît pas du tout nécessaire. La lumière est tout d'un coup comme l'accomplissement du silence.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 108.

«Le silence de la nuit dissout les paroles du jour, elles s'y engloutissent.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 108.

«... de même qu'Odysseus fut amené à Ithaque et déposé sur le rivage, des trésors à côté de lui, de même les choses sont amenées en secret, pendant la nuit, par le silence.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 109.

«Quand le silence dans la nature est si dense que les choses n'y paraissent que des condensations plus fortes encore du silence, alors il semble que l'homme cesse de posséder la parole; la parole n'est plus que comme une déchirure dans le silence.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 110.

«L'esprit fait du silence de la nature une partie du monde humain; il rédime le silence qui n'est que nature et le relie à ce silence dont est venue la parole et en qui il y a une trace du silence divin.»  — Max PICARD. «Nature et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 111.

CHAPITRE XXIII
Poésie et silence

«La poésie vient du silence et a la nostalgie du silence.»  — Max PICARD. «Poésie et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 112.


«La grande poésie est mosaïque insertie dans le silence.»  — Max PICARD. «Poésie et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 112.

«Le monologue n'est possible que là où la poésie est en rapport avec le silence; l'individu qui parle n'est pas solitaire, il est face à face avec le silence; le monologue est un dialogue avec le silence.»  — Max PICARD. «Poésie et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 113.

«La parole du poète n'est pas seulement naturellement en rapport avec le silence dont elle vient; elle est aussi en état d'engendrer d'elle-même du silence par l'esprit qui est en elle.»  — Max PICARD. «Poésie et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 113. 

«La poésie d'aujourd'hui n'est plus en relation avec le silence [...]. De la poésie, on exige même aujourd'hui qu'elle représente le monde du bruit; dans la poésie aussi, on veut sentir le bruit; on s'imagine qu'il est légitimé par là; on pense aussi  qu'il est maîtrisé si on l'a contrait à entrer dans une rime. Mais il n'est pas possible d'équilibrer le bruit du monde extérieur par le bruit de la poésie [...].»  — Max PICARD. «Poésie et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 114-115.

«Une parole qui participe au monde du silence exprime quelque chose de tout autre que la même parole quand elle est loin du silence.»  — Max PICARD. «Poésie et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 115. 

CHAPITRE XXIV
Poésie et silence — Exemples


«Il y a une grande mélancolie dans ces chants des peuples à l'état de nature; c'est la mélancolie de l'homme qui connaît une double angoisse: angoisse d'avoir été expulsé du silence par la parole et angoisse d'être jeté à nouveau dans le silence, de perdre à nouveau la parole. Entre ces deux angoisses infinies comme le silence et infinies comme la parole, s'étend, infinie, la mélodie du chant.»  — Max PICARD. «Poésie et silence — Exemples». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 116-117.

«... les paroles du chant sont la sentinelle dans la nuit qui plane au-dessus du silence. Le feu effraie les animaux hostiles; ainsi les paroles du chant effraient et détournent le silence hostile qui veut les engloutir.»  — Max PICARD. «Poésie et silence — Exemples». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 117.

«...le fait que, seul, ce monde, le monde de l'homme qui, seul, possède la parole, s'est constitué demeure un mystère. Le conte nous conduit jusqu'à la vénération de ce mystère. Le monde du silence devient plus clair, plus brillant pendant que le monde coloré du conte le domine. § Tout dans le conte s'est, au fond, déjà produit avant de se produire.»  — Max PICARD. «Poésie et silence — Exemples». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 118. 

«Autrefois les proverbes étaient comme le commencement d'un monde, des écriteaux au commencement du monde; aujourd'hui, ils sont fin d'un monde, les dernières phrases qui en restent, les dernières paroles qui purent encore se réunir pour former une phrase dans un monde qui tombe en morceaux.»  — Max PICARD. «Poésie et silence — Exemples». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 119. 

«Ce temps, ce temps qui s'écoule lentement, ce temps silencieux habite le drame antique. Parfois, il semble même que les choses aillent leur propre chemin, silencieuses et menaçantes, appartenant encore entièrement au monde du silence, suivies des paroles qui veulent les arrêter. § Ce monde héroïque du drame antique, [...] ce monde sans utilité a besoin de l'arrière-plan du silence qui est lui-même la plus grande existence sans utilité.»  — Max PICARD. «Poésie et silence — Exemples». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 119-120. 

«Il n'y a plus aujourd'hui d'homme silencieux; il n'y a même plus de différence entre  celui qui parle et celui qui fait silence; il n'y a plus que la différence entre qui parle et qui ne parle pas. Et parce qu'il n'y a plus d'homme qui fasse silence, il n'y en a plus, non plus, qui écoute; l'homme ne peut plus écouter aujourd'hui et, parce qu'il ne peut plus écouter, il ne peut plus également raconter, car écouter et raconter vont de pair, font un.»  — Max PICARD. «Poésie et silence — Exemples». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 122.

jeudi 17 janvier 2013

Max Picard — Le Monde du silence (Chapitre XIII-XVIII)

 [Avec mises à jour périodiques. — With periodical updates.]

VEUILLEZ NOTER: En faisant la publicité de ces pensées, le rédacteur de ce site n'endosse en aucune façon la signification de leur contenu. Si elles sont présentées ici, c'est qu'elles nous semblent offrir une matière importante à réflexion, par la pertinence de leur thématique ainsi que par la clarté de leur énonciation et des implications qui peuvent en découler. Par ailleurs, nous encourageons ceux qui y seront exposés à l'esprit de critique et de discernement le plus développé, afin d'en retirer non seulement la «substantifique moëlle», selon l'expression de Rabelais, mais encore la vérité la plus haute qu'elles pourraient celer, en relevant le défi de retrouver la vérité suprême, là où elle veut bien se révéler, y compris dans son expérience de vie immédiate, à l'esprit qui la recherche avec engagement,conviction et passion.

Max PICARD. Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954.

CHAPITRE XIII
Histoire et silence

«Il semble que le monde du silence se nourrisse aussi des événements silencieux. Il y a des époques où l'histoire, comme il ne s'y produit rien, semble porter de lieu en lieu le silence, sans rien faire d'autre et où les hommes et les événements se tapissent sous le silence.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 58.

«Il n'y avait pas [au début des temps] d'histoire de l'évolution, il y avait seulement le silence. Les figures, l'évolution historiques étaient seulement des lieux à partir desquels le silence les regardait. Le silence de ces figures leur enseignait leur propre silence.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 58.

«La vie de l'histoire se fait en deux directions: en direction du jour, du visible, du perceptible, et aussi en direction de l'obscur, de l'invisible et du silence.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 59.

«Dans le voisinage de tout ce qui est histoire, il se trouve toujours le silence.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 59.

«Le silence, [...], fait partie de l'histoire comme le bruit; l'invisible en fait partie comme le visible. Mais, à peu près depuis la Révolution française, l'homme ne recueillit de l'histoire que les faits, le bruit; il ne recueillit pas en même temps le silence qui compte, lui aussi, à côté des faits et du bruit. C'est aussi du matérialisme que d'admettre de l'histoire seulement les faits, seulement ce qui est perceptible à l'oreille.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 59.

«C'est dans les souffrances muettes de l'individu et des peuples qu'apparaît un peu l'autre face de l'histoire, l'histoire silencieuse. Il y a dans l'existence des individus et des peuples plus de souffrance vécue qu'il n'en paraît à l'extérieur. Les hommes, semble-t-il, préfèrent souffrir en silence et être en relation avec le monde du silence, même au prix de la souffrance, plutôt que pénétrer dans le bruit de l'histoire avec la souffrance.[...]. § Ces êtres qui souffrent sont là, dans le bruit de l'histoire, comme les envoyés venus du monde du silence, comme ses alliés.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 60.

«La souffrance ne devient insupportable que lorsque, détachée du grand silence qui est dans le monde, elle est seulement une partie du bruit de l'histoire, que lorsque, détachée du silence, elle doit se porter soi-même.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 60.

«Tous les peuples de la terre ne font qu'un et c'est pour cela que nous pouvons nous nourrir du silence de ces peuples de même que ces peuples vivent de notre veille.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 61.

«Aux époques où le silence était, dans l'histoire, encore plus actif que le bruit, on faisait cas des présages, vols muets des oiseaux, dessins muets des sacrifices, mouvements muets de la nature.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 62.

«Là où la parole parle, les signes n'ont plus besoin de parler; aussi ne s'aventurent-ils plus à parler.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 62.

«Quand ni le silence ni la parole n'enseignent à l'homme, qui les repousse, à faire ce qui est juste, alors les événements, l'histoire elle-même se chargent d'instruire l'homme. La vérité, qui ne peut plus arriver à l'homme par la parole, se manifeste alors par les événements.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 63.

«La décadence, contre quoi on ne s'était pas laissé mettre en garde par la Parole, l'homme la perçut dans le fait de la décadence de sa propre existence. La vérité parla par les événements: au lieu des paroles, ce sont les épisodes de la guerre et les autres épouvantes qui sont là ...»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 63.

«Le mythe se déroule entre le monde du silence et le monde de la parole. De même que, dans la pénombre, les formes grandissent, de même sont grandes les figures mythiques qui viennent de la pénombre du silence.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 63.

«Les figures mythologiques deviennent des démons qui ne prononcent plus d'avance pour l'homme la parole, mais l'emportent et se livrent avec elle à une magie de démons. Les personnages mythologiques qui étaient pour les hommes, jusqu'à la naissance de Christ, des conducteurs, deviennent maintenant les séducteurs des hommes.»  — Max PICARD. «Histoire et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 64.

CHAPITRE XIV
Image et silence

«L'image rappelle à l'homme l'existence qui précéda la parole: c'est pour cela que l'image l'émeut tellement: elle éveille en lui la nostalgie de cette existence.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 65.

«Les images de l'âme renvoient à quelque chose de supérieur où il n'y a que des images, où les images parlent comme des paroles et les paroles comme des images.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 65.

«... il n'y a plus dans l'âme de quiétude silencieuse, mais seulement une inquiétude silencieuse. L'homme devient confus et nerveux parce que les images, dont l'essence est de produire la quiétude, lui apportent l'inquiétude.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 66.

«Les images silencieuses des choses dans l'âme apportent sans cesse du silences à la parole où habite l'esprit; elles incorporent du silence dans la parole; elles pourvoient la parole en silence; elles la pourvoient en force originelle de silence.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 66.

«... la parole imagée est moins expansive que la parole abstraite et elle protège l'homme d'associations emportées.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 67.

«La parole sait, l'image pressent; quand elle est dans le voisinage immédiat des images de l'âme, la parole elle-même devient capable de pressentiment.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 67.

«Les images du rêve sont image de façon plus forte que les images éveillées dans l'âme; aussi passé, présent et avenir y sont-ils plus fortement juxtaposés; d'où le caractère prophétique de maints rêves.»  — Max PICARD. «Image et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 68.

CHAPITRE XV
Amour et silence

«Seul, l'amour peut augmenter le silence en parlant. Tous les autres phénomènes se nourrissent du silence, reçoivent de lui; l'amour seul, lui donne.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 69.

«Le temps, pour les amants, s'arrête. Le don de pressentiment et de clairvoyance que possèdent les amants est en rapport avec le fait que, dans l'amour, passé, présent et avenir sont un.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 69.

«Les amants sont tout proches de l'état originel où la parole n'était point encore, mais où elle pouvait naître à tout moment de la plénitude du silence.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 70.

«L'amour est lui-même un phénomène premier; c'est pour cela que les amants sont seuls au milieu des autres hommes; ils vivent dans le monde des phénomènes premiers, c'est-à-dire dans un monde où l'existence compte plus que l'agitation, le symbole plus que l'explication; le silence plus que la parole.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 70.

«... le phénomène premier place l'homme devant un nouveau commencement; toute la force que l'homme reçoit de l,amour vient de la force qu'il détient comme phénomène premier.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 70.

«Plus l'amour participe au phénomène premier, plus il devient assuré, durable.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 70.

«... nul phénomène premier ne s'aventure dans l'apparence, dans le monde extérieur aussi avant que l'amour; dans aucune apparence, dans aucune réalité le phénomène premier est aussi nettement visible que dans l'amour; nulle part, archétype et apparence sont si proches l'un de l'autre que dans l'amour.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 71.

«Amour et mort font un. Toute pensée, toute action en l'amour s'étendent déjà, grâce au silence, jusqu'à la mort; mais le miracle de l'amour est que là où pourrait être la mort, apparaît l'être aimé.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 71.

«C'est seulement la parole qui donne à l'amour délimitation et netteté; elle lui donne ce qui lui appartient, à lui seul. C'est seulement par la parole que l'amour devient concret; c'est seulement pa parole qui l'établit sur la vérité; c'est par elle, par elle seule qu'il devient amour de l'être humain.»  — Max PICARD. «Amour et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 71-72.

CHAPITRE XVI
Le visage humain et silence

«Le visage humain est la frontière extrême entre le silence et la parole; c'est le mur dont jaillit le silence.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 73.

«Quel mystère ! Le silence ne s'affaiblit pas par la parole qui sort de lui [du visage humain]; le silence devient plus dense par la parole et la parole elle-même croît grâce au silence et à sa plus grande densité.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 74.

«Si l'homme ne pouvait parler, lui et les autres créatures de la terre ne seraient qu'images, symboles. La terre serait comme pleine de monuments, la Création ne serait qu'un monument élevé par Dieu en mémoire de soi. § Mais l'homme a la parole et, par là, il est plus qu'image et monument; il est maître de son image [...]; par la parole, il possède la liberté, il peut s'élever au-dessus de son image, de son aspect extérieur; il peut devenir plus que son image.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 74.

«La solitude qui enveloppe la forme humaine vient de ce que la forme humaine dépasse toutes les autres formes de la nature, de ce que la parole veille sur elle, de ce que cette forme appartient à la parole.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 75.

«Si l'homme cesse de s'élever grâce à la parole au-dessus de ce qu'il paraît être, au-dessus de sa forme, si donc il cesse d'être plus que n'indique son aspect extérieur, cet aspect, la forme, se détache de la parole; la forme devient pure nature, mais nature déchue, nature mauvaise.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 75.

«Déchue, séparée de la parole, la nature humaine n'est alors également plus en état de se mettre en relation avec la nature hors de l'homme. Cette forme humaine est comme un morceau de chair mauvaise [...]. Une telle forme est là, mauvaise, entre la nature et la parole. À la place de la parole, elle a le cri; à la place du silence, le vide.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 75-76.

«La forme humaine, en soi, sans la parole, la forme humaine silencieuse est comme une simple apparence, c'est-à-dire qu'il semble qu'elle apparaisse devant vous seulement en cet instant-ci et qu'elle doive disparaître dans l'instant suivant.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 76.

«C'est par la parole seulement que l'homme cesse d'être simple apparence; par la parole, il se détache du fugitif, de l'apparent; il perce sa propre apparence; il est là; il prend consistance; la parole se tient ferme et tient ferme.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 76-77.

«Quand l'homme ne possède plus la parole en qui est la vérité et qui produit la réalité présente, sa forme devient simple apparence, et ce qui est apparence ne produit aussi qu'apparence, évanouissement, fugitivité, fuite.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 77.

«Le fait que les expériences disparaissent dans le silence renvoie à une chose importante, à l'existence, au-delà de l'expérience personnelle, d 'un autre monde où le subjectif est sans importance: au monde de l'objectif.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 78.

«La nature, le paysage agissent sur la forme de l'homme, sur son visage, mais la force silencieuse du paysage a besoin, pour agir, du silence dans le visage. Ce n'est que par l'intermédiaire du silence que le paysage peut informer le visage.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 79.

«Le paysage est comme son propre monument sur le visage humain et le visage semble planer au-dessus de son propre paysage; il s'élève au-dessus de soi; il est détaché de soi; le subjectif  cesse d'être accentué; l'universel, l'objectif dans le visage devient apparent. C'est signe que le visage n'appartient qu'à soi.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 79-80.

«Si le silence est absent d'un visage, le visage perd toute trace de paysage au vrai sens du mot; il est citadinisé; il est obsédé de soi-même comme une ville est plus obsédée de soi-même que ne l'est un paysage de la nature.»  — Max PICARD. «Le visage humain et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 80.

CHAPITRE XVII
L'animal et silence

«L'homme se manifeste dans la parole, l'animal dans le silence de son image. § La perfection de l'animal réside en ce que, chez lui, il n'y a pas de contradiction comme chez l'homme: être et apparence, intérieur et extérieur, essence et image font un. Cet accord constitue l'innocence de l'animal.»  — Max PICARD. «L'animal et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 81.

«Les animaux traversent le monde de parole comme une caravane de silence.»  — Max PICARD. «L'animal et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 82.

«Le silence des animaux est autre que le silence de l'homme. Le silence de l'homme est transparent, clair parce qu'il fait face à la parole et parce qu'à chaque instant, il laisse passer la parole et qu'à chaque instant, il la reprend en lui; c'est un silence disjoint, touché par la parole et touchant la parole. Le silence de l'homme est comme la nuit des pays nordiques que la lumière du jour pénètre de sa clarté.»  — Max PICARD. «L'animal et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 82-83.

CHAPITRE XVIII
Temps et silence

«Silencieux, un jour avance vers l'autre [...]. § Silencieux, les jours avancent à travers l'année ...»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 84.

«Les saisons de l'année avancent en silence. § Le printemps n'arrive pas de l'hiver, il vient du silence d'où est venu aussi l'hiver, comme également l'été et l'automne.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 84.

«Les choses printanières sont si délicates qu'elles n'eurent pas à percer avec fracas les mus solides du temps; elles se glissèrent, sans qu'on ne le remarque, à travers les fissures du temps et, soudain, elles furent là. § Les enfant sur les places furent les premiers à passer à travers ces fissures; ils sont apparus encore avant les fleurs, avec leur ballons dans l'air et leurs billes de verre sur la terre.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 85.

«... derrière tout le bruit du printemps, il y a le silence du temps. C'est un mur qui renvoie les paroles des enfants comme le mur de la maison les ballons.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 85.

«Puis soudain, voici l'été. § Il a fait, comme irruption; la violence du choc a rendu l'air brûlant. Les choses de l'été sont là, dans leur plénitude, comme après avoir fait craquer une enveloppe; cependant personne n'a entendu l'été arriver; lui aussi, il a été apporté dans le silence; ce qui enveloppait et renfermait la plénitude de l'été s'est déchiré en silence; le bruit du choc, lorsque le temps déposa l'été avec violence, n'est parvenu à personne: tout se passa dans le silence.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 85-86.

«En automne, tout est rapproché de la parole: le silence lui-même semble retentir quand s'arrêtent de chanter les hommes occupés aux récoltes.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 87.

«Dans l'hiver, le silence est là comme quelque chose de visible: la neige est silence, silence devenu visible. § Il occupe l'espace entre le ciel et la terre; le ciel et la terre sont seulement les bords de ce silence de neige.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 87.

«Les temps est donc accompagné de silence, il est déterminé par lui; son absence de bruit vient du silence qui est en lui. Ce qu'il y a de bruyant dans le temps mesurable, la cadence du temps, est couvert par le silence. § Le temps est étendu par le silence. § Si, dans le temps, le silence l'emporte au point que celui-là est entièrement absorbé par celui-ci, alors le temps s'arrête. Il n'y a plus que le silence, le silence de l'éternité.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 87.

«Sans le silence qui est dans le temps, il n'y aurait pas non plus d'oubli ni de pardon. De même que le temps lui-même pénètre dans le silence, de même y pénètre également ce qui se produit dans le temps, et c'est pour cela que l'homme est amené par le silence, qui est dans le temps, à oublier et à pardonner. § Quand le temps a été entièrement absorbé dans le silence, dans l'éternité, il ne peut plus y avoir rien d'autre que le grand oubli, le grand pardon, car l'éternité est imprégnée du grand silence où tombe, puis disparaît tout ce qui est arrivé. § Sans doute l'esprit domine-t-il le temps et le silence qui est dans le temps; sans doute détermine-t-il, lui, oubli et pardon. Mais oublier et pardonner deviennent plus faciles à l'esprit si, dans le temps, il rencontre le silence; le silence rappelle à l'esprit l'éternité qui est le grand silence et le grand pardon.»  — Max PICARD. «Temps et silence». Le Monde du silence. Presses universitaires de France. Paris, 1954. p. 88.